Comment éloigner l’anorexie “à coups” de bouillon de poule – une approche psycho-nutritionnelle de l’anorexie mentale

par | 15 Fév 2020 | Cas Cliniques

La dysbiose intestinale et le régime GAPS

 

Le livre du Dr Campbell présente le syndrome entéro-psychologique/physiologique

À une époque où je commençais à fortement m’intéresser à la relation entre intestin et psychologie et donc aux liens entre la dysbiose intestinale et les symptômes d’ordre psychique, je suis tombé sur le livre GAPS du Dr Natacha Campbell-McBride que j’ai trouvé captivant. Le Dr Campbell est neurologue et nutritionniste ; elle dirige aujourd’hui la Cambridge Nutrition Clinic et s’est spécialisée dans une approche de l’autisme fondée sur l’approche nutritionnelle ; elle est mondialement reconnue en tant que spécialiste des troubles de l’apprentissage et autres pathologies mentales de l’enfant et de l’adulte, ainsi que des pathologies digestives et immunitaires de l’enfant.

 Ce livre GAPS soutient la thèse qu’un certain nombre de troubles et symptômes psychiques […] et physiques sont engendrés par une dysbiose intestinale.

Ce livre GAPS soutient la thèse qu’un certain nombre de troubles et symptômes psychiques (autisme, schizophrénie, TDA/H, dyslexie, dyspraxie, troubles envahissants du développement, fatigue chronique, dépression, épilepsie, troubles alimentaires, troubles des apprentissages ou sociaux, etc.) et physiques sont engendrés par une dysbiose intestinale.

 

L’anorexie mentale vue comme une forme du syndrome entéro-psychologique

Le chapitre sur l’anorexie a particulièrement éveillé ma curiosité car j’avais jusqu’alors une vision des troubles du comportement alimentaire influencée par la pensée médicale dominante qui a tendance à les restreindre à des problématiques relationnelles, sociales et psychologiques.  Or cet article m’a ouvert les yeux sur la contribution de la dimension biologique à la genèse et au maintien des troubles alimentaires tels que l’anorexie mentale et sur la relation entre dysbiose intestinale et anorexie mentale. Cette hypothèse ouvrait alors des perspectives thérapeutiques nouvelles et prometteuses pour ma pratique.

 

Qu’est-ce que le GAPS ?

Sans trop entrer dans le détail ici, les scientifiques admettent et démontrent aujourd’hui que la dysbiose intestinale – c’est-à-dire le déséquilibre du microbiote intestinal – a des conséquences neuropsychiques et physiques multiples. Le Dr Campbell parle de syndrome entéro-psychologique et entéro-physiologique (ou GAPS pour Gut And Psychology Syndrome / Gut and Physiology Syndrome) pour désigner ces groupes de conséquences. Cette relation entre altération de la flore intestinale et symptômes physiques et psychiques passe par des mécanismes multiples et variés.

 

Le syndrome entéro-psychologique/physiologique vu comme une conséquence de la dysbiose intestinale.

En résumé, cette dysbiose est potentiellement responsable :

  • de troubles inflammatoires ;
  • d’un dérèglement du système immunitaire à l’origine du développement de maladies auto-immunes ;
  • d’un syndrome de l’intestin hyperperméable responsable du passage de toxines (et d’autres molécules qui ne devraient pas passer) au travers de la barrière intestinale devenue perméable et au travers de la barrière hémato-encéphalique (générant potentiellement des troubles de l’humeur, du comportement, de l’apprentissage, de la concentration, de la mémoire et de la perception). Dans le cas de l’anorexie, ce trouble de la perception se manifeste par la dysmorphophobie: la patiente se voit grosse alors qu’elle est maigre ;
  • de carences par malabsorption intestinale en micronutriments (vitamines, oligo-éléments) essentiels au développement des tissus ainsi qu’au bon fonctionnement des différents organes dont le cerveau via la synthèse des neurotransmetteurs et des hormones.

 

Régime amincissant / Mauvaise alimentation => Dysbiose intestinale => GAPS => Anorexie

Le Dr Campbell considère donc que les troubles du comportement alimentaire sont avant tout un symptôme du syndrome entéro-psychologique. Ce syndrome serait alors la conséquence d’une mauvaise alimentation, souvent instaurée dans un contexte de régime amincissant, de végétarisme, voire de végétalisme. Cette façon de s’alimenter prive alors l’organisme des graisses et des protéines pourtant nécessaires à son fonctionnement et le nourrit essentiellement de glucides, engendrant ainsi carences et dysbiose intestinale avec syndrome entéro-psychologique. Il semblerait en effet qu’une alimentation riche en glucides et farines (dont le gluten) soit un des très nombreux facteurs de dysbiose intestinale.

 

Un régime alimentaire spécifique pour guérir la dysbiose

Le Dr Campbell a conçu le régime GAPS, lui-même inspiré du régime des glucides spécifiques (RGS) que nous devons à un pédiatre américain de la première moitié du XXe siècle, le Dr Sidney Valentine Haas. Ce protocole vise à guérir la dysbiose intestinale, c’est-à-dire à rétablir une flore saine, restaurer l’imperméabilité intestinale, détoxifier l’organisme et corriger les carences et ainsi résoudre les conséquences du syndrome entéro-psychologique.

 

Des principes simples

Si sa mise en pratique n’est pas évidente, ses principes sont assez simples. Il s’agit :

  • d’évincer ou tout au moins de réduire les causes de dysbiose intestinale (édulcorants, colorants, additifs, produits transformés industriellement, glucides, gluten, produits laitiers, antibiotiques, neuroleptiques, pilule contraceptive, inhibiteurs de la pompe à proton, hypothyroïdie, etc.),
  • de corriger les carences micronutrionnelles (Vitamine C, Mg, Vitamine A, D, E, K, Vitamines du groupe B, Zn, acides aminés essentiels), d’introduire une alimentation qui va faire « cicatriser » l’intestin devenu poreux (syndrome de l’intestin hyperperméable),
  • de stimuler la restauration d’une flore bactérienne symbiotique et non plus dysbiotique avec des aliments probiotiques (aliments fermentés riches en bactéries),
  • et de fournir les nutriments nécessaires au fonctionnement de l’organisme, à savoir une alimentation riche en protéines et en graisses animales (viande, poissons, œufs). Protéines et graisses sans lesquelles l’organisme ne peut assurer le renouvellement cellulaire et la synthèse des hormones nécessaires à sa survie. Or on sait que l’anorexie conduit à des insuffisances hormonales généralisées (hormones sexuelles, thyroïdiennes, surrénaliennes, etc.).

 

Et pour l’anorexie ?

Pour l’anorexie, le début du régime proposé consiste à boire du bouillon de viande (riche en graisses et sels minéraux), à manger de la soupe de légumes et des compléments alimentaires (acides aminés car l’organisme au ralenti n’a plus la capacité de digérer les protéines, Zinc, Magnésium, Vitamine C, Vitamines du groupe B, Vitamine A, Iode, Fer). Assez rapidement seront introduits les aliments probiotiques ainsi que les protéines animales (jaunes d’œufs, puis viandes, abats, etc.) et plus tard au fil des mois une plus grande diversification alimentaire.

Avec ce régime, Natacha Campbell explique que : “Au fur et à mesure que nous aidons ces patients à améliorer leur flore intestinale, le flux de toxines allant de l’intestin vers le cerveau s’interrompt, permettant ainsi au cerveau de retrouver un fonctionnement normal et à la perception sensorielle de redevenir normale. Dans le même temps, le régime alimentaire va soigner l’intestin et nourrir la personne, dont le corps va ainsi se remettre à fonctionner.”

 

Un cas pratique : Pauline

En découvrant ce chapitre sur l’anorexie, j’ai immédiatement pensé à Pauline[1], une jeune fille de 16 ans que j’accompagnais depuis plusieurs mois ; elle était venue me voir après plusieurs hospitalisations dans le cadre d’une anorexie mentale avec vomissements.

Il m’a été d’autant plus facile de lui parler de cette approche que l’alliance thérapeutique était bonne et que son état physique s’aggravait alors dangereusement. Elle ne pouvait quasiment plus se mettre debout sans faire des malaises (liés à l’hypotension artérielle) tant son corps était épuisé par les carences diverses. Il était à nouveau question qu’elle soit hospitalisée.

 

Mise en place du régime : les premiers bouillons gras

Persuadé de la pertinence de cette approche centrée sur le microbiote et constatant les échecs thérapeutiques précédents, j’ai proposé à Pauline et à ses parents de mettre en place le régime GAPS ; ce qu’ils ont accepté.

D’un point de vue pratique, j’ai proposé à Pauline d’acheter le livre de Natacha Campbell. Elle l’a lu puis s’en est servi de guide pour s’alimenter. Elle a arrêté d’aller au lycée pendant 2 mois pour pouvoir se reposer et faire ses courses et cuisiner. Je l’ai aidée à trouver les compléments alimentaires indiqués pour corriger ses carences. Je l’ai accompagnée et encouragée à suivre le protocole alimentaire proposé.

S’il ne fût pas aisé pour elle d’avaler les premiers bouillons gras, très rapidement néanmoins, les effets du régime se sont fait sentir, avec des résultats somatiques et psychologiques très intéressants.

 

Des résultats physiques et psychologiques

Sur le plan physique, ce fût assez spectaculaire car, en moins de trois semaines, le besoin de vomir avait quasiment disparu ; elle avait retrouvé la sensation de faim ; elle avait pu faire l’expérience que les prises de bouillon gras et de tisane au gingembre lui procuraient des sensations digestives agréables, comme soulager des nausées ou des sensations de brûlures gastriques. Et, fait remarquable, très rapidement, elle s’est trouvée trop maigre et souhaitait désormais prendre du poids. La dysmorphophobie présente depuis plusieurs mois s’est quasiment soudainement évaporée. Son dégoût pour la nourriture s’est progressivement atténué et elle a commencé à trouver de l’intérêt pour la cuisine et des expériences culinaires et gustatives nouvelles. Ce régime a ainsi soutenu sa curiosité pour des découvertes sensorielles en lien avec l’alimentation…

« Depuis ce nouveau régime alimentaire, […] j’ai l’impression de me respecter et ça me fait un bien fou. Après 5 ans de haine envers moi-même je deviens plus libre. »

D’un point de vue psychologique, plusieurs points sont à souligner. Cette approche protocolisée lui permettait de s’appuyer sur ses compétences de contrôle (jusqu’ici mises à contribution pour se priver de nourriture et se couper de ses ressentis et de ses émotions) pour organiser son régime, ce qui a été d’un grand secours pour l’aider à construire son programme alimentaire et faire ses nouvelles expériences en autonomie (elle a dû réinventer complètement sa manière de manger et elle s’est mise à faire les courses, à apprendre à cuisiner, à tester de nouvelles recettes et goûter des aliments inconnus jusqu’alors). En outre, ce travail d’exploration de soi-même et de sa relation à l’alimentation a certainement contribué à ce que Pauline se reconnecte à son corps : elle était plus à l’écoute de ses sensations, se rendait compte de la faim, de l’apaisement digestif permis par les différents aliments.

Ainsi, je pense qu’au-delà des effets thérapeutiques physiologiques, ce régime a aussi suscité chez Pauline une plus grande attention pour prendre soin d’elle-même et de son corps. Voici ce qu’elle écrivait environ 3 semaines après le début du régime : « Depuis deux semaines, je passe de bonnes journées. […] Je suis allée m’occuper de moi puisque j’en avais besoin. J’ai pris le temps de me regarder dans la glace. J’ai remarqué ces temps-ci que voir mon reflet n’était plus une torture qui finissait en larmes, mais plutôt agréable. Depuis ce nouveau régime alimentaire, “j’apprécie” de plus en plus mon corps et mes pensées. J’ai envie de prendre soin de toute ma petite personne. Si j’ai mal au ventre, à la tête, je bois du bouillon et de la tisane. Je m’arrête dans mon activité et je souffle. J’ai l’impression de me respecter et ça me fait un bien fou. Après 5 ans de haine envers moi-même je deviens plus libre. »

 

Ce que cela a changé pour moi

Il est clair que j’ai été émerveillé, même si j’y croyais a priori, par les effets tangibles et rapides de cette approche alimentaire et micronutritionnelle de l’anorexie.

Encore une fois, cela a confirmé à mes yeux l’unité du corps humain et encouragé chez moi l’intérêt de prendre soin des aspects physiologiques (à partir de l’axe alimentaire et micronutritionnel) dans l’accompagnement des personnes en psychothérapie.

 

Une approche collaborative et paritaire au service de l’autonomie

Enfin, si cette approche a été un puissant vecteur de guérison physique, il me semble aussi que cela a été un média au service de la relation patient-thérapeute et donc de la psychothérapie. En effet, cette expérience menée ensemble, dans une approche collaborative et paritaire a pu faire une différence pour elle et pour son autonomie. Comme moi, elle avait accès au livre GAPS, elle pouvait suivre le régime à son rythme, en gardant un certain contrôle sur son alimentation, je la soutenais et l’encourageais sans lui imposer de conduite à tenir. C’est la première patiente qui vient me voir pour un problème d’anorexie et avec qui nous avons plaisir à échanger des recettes de cuisine ! Cette collaboration a ainsi pu valoriser son autonomie, l’aider à sentir par elle-même ce qui était bon pour elle, ce qui lui faisait ou non du bien, et permettre de faire des expériences en liberté en se sachant soutenue par nos réflexions régulières sur le sujet.

 

Merci !

Je remercie très sincèrement Pauline (ainsi que ses parents) car elle a bien voulu me faire confiance.  Grâce à elle, je suis désormais convaincu, non seulement de la pertinence et de l’intérêt du bouillon de poule dans le soin du microbiote et donc de l’anorexie, mais aussi conforté dans mon idée qu’une posture décentrée (qui propose des connaissances sans les imposer et qui favorise une relation de parité où l’autonomie de l’autre est valorisée, qui soutient sa capacité à faire ses choix et à savoir pour lui-même ce qui est bon pour lui), y compris dans une approche centrée sur la santé du corps, porte toujours du fruit.

J’ai eu la joie de voir Pauline grandir en liberté de penser et de parler pendant cette période, beaucoup plus à l’aise pour exprimer ses goûts, ses choix, prendre plaisir à faire des expériences.

Cette phase centrée sur le soin du corps aura été fondamentale pour continuer ensuite à travailler en psychothérapie.

 

[1] Le prénom a été changé afin de préserver l’anonymat de la patiente qui m’a aimablement autorisé à écrire sur cette expérience.